Histoire(s)

Le XIXème siècle et l’art délicat de la photographie POST-MORTEM…

Il semblerait que toute période connaisse une tendance photographique qui lui est propre. Tu en as marre de 2014 et de ses selfies ? Je te propose une petite excursion au XIXe siècle, avec les photographies post-mortem ! Ambiance garantie !

Avant tout, je rappelle brièvement le contexte.
En 1835, Louis Daguerre met au point un procédé photographique permettant obtenir une image unique, sans négatif, sur une plaque en argent polie. Ce n’est pas la première expérience photographique, mais c’est la plus concluante car l’image obtenue ne disparaît pas avec le temps, et le temps de pose ne nécessite plus plusieurs jours comme c’était le cas pour l’héliographie, le procédé de Nicéphore Niépce (c’est ce monsieur qui est généralement considéré comme l’inventeur de la photographie).
En 1839, il fait breveter son invention, appelée daguerréotype, qui devient rapidement commercialisable. Les ateliers de portraits vont fleurir, s’adressant principalement à la bourgeoisie montante, afin de témoigner de leur réussite sociale.
Tout le monde n’est cependant pas ravi de cette avancée vers le réalisme photographique ! Les peintres avaient jusqu’alors le monopole du portrait, et certains voient la photographie comme une menace pour l’art: Paul Delaroche, Baudelaire… En effet, si aujourd’hui, cela peut nous sembler évident que la photo est une discipline artistique à part entière, c’était looooin d’être le cas à ses débuts, étant souvent reléguée au rang de simple document, certes utile, mais pas artistique.

BnF – M. Ingres est un peu distancé par le daguerréotype (Revue du deuxième trimestre de 1856, détail du numéro 12928)

C’est bien beau de parler, mais les photos post-mortem, dans tout ça ? 
Cette pratique un peu glauque semble voir le jour en Angleterre, sous le règne de la Reine Victoria, mais elle s’étend rapidement hors des frontière du pays. Elle consiste à mettre en scène le défunt dans une ultime photographie, généralement pour que la famille puisse garder un souvenir de leur proche décédé. Souvent, cette photographie est d’ailleurs la seule que les proches possèdent… Ces photos peuvent être des portraits individuels, mais aussi en groupe, afin de réunir une dernière fois la famille au complet par exemple. Je vous sens frémir…  OUI, cela implique donc de poser avec un cadavre, sur un temps de pose pouvant aller jusqu’à 30 minutes. Et sur certaines photos, les gens sont sereins et souriants. Oui.

On distingue principalement trois styles de mises en scènes.

I) On cherche à donner une impression de vie au défunt
Ces photos sont les plus creepy car malgré les efforts pour cacher le décès, on sent bien qu’il y a un truc qui cloche. Les gens du XIXe siècle avaient peut-être quelques mœurs bizarres, mais ils étaient quand même malins,  ils usaient  donc allègrement de stratagèmes pour faire tenir le corps debout ou assis et pour garder les yeux du défunt ouverts… Pour pousser la supercherie jusqu’au bout, ils n’hésitaient pas à colorier les photos. Bah oui, forcément, on doit avoir une mine épouvantable quand on est mort, il est donc indispensable de rosir un peu ces joues blafardes ! (Je rappelle juste que les photos étaient en noir et blanc, hein.) Mais je ne suis pas totalement de mauvaise foi, j’admet que sur certaines photos, il est quand même difficile de savoir qui est vivant et qui ne l’est pas.

Ici par exemple, la défunte est debout à droite.

II) On cherche à faire passer la mort pour du sommeil
Cette mise en scène simulant un profond sommeil semble être plus courante pour les enfants que pour les adultes, probablement pour symboliser l’innocence et la pureté.

III) On représente la mort

Victor Hugo, par Félix Nadar

Le roi Louis II de Bavière

 

Bien sur, le fait d’immortaliser le dernier portrait d’un défunt n’était pas nouveau, car la pratique se faisait depuis des siècles, par des masques mortuaires ou des peintures… Elle était cependant réservée généralement aux élites, alors que la photographie immortalisa les plus modestes, et avec un plus grand réalisme. C’est pourquoi, sans doute, les photos post-mortem nous impressionnent plus et suscitent souvent le malaise. Les mises en scènes frôlant parfois le mauvais goût n’y sont pas pour rien.

Francesco Antommarchi Masque mortuaire de Napoléon Ier © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Peu à peu, cette pratique s’est perdue, même s’il semblerait qu’elle n’ait pas disparu complètement. Aujourd’hui, certains la trouvent immorale et irrespectueuse, mais qui sommes-nous pour juger des mœurs vieilles de deux siècles ? Certaines photos sont effectivement difficile à regarder, mais toutes témoignent d’un rapport à la mort complètement différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, car beaucoup plus quotidien. Il est important de replacer les choses dans leur contexte.  Je ne vois aucun manque de respect dans ces photos, mais au contraire beaucoup de courage et d’amour. Chacun vit son deuil à sa manière.

ET TOI, QUE PENSES-TU DE CES PHOTOS ?

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Sources: 

Histoire de la photographie de 1839 à nos jours, TASCHEN, 2012

Musée d’Orsay, Exposition « Le dernier portrait »

La photographie post-mortem et autres arts macabres à l’époque victorienne

Photos trouvées sur Wikipedia Commons et Pinterest.

Le choix des photos pour illustrer mon article n’a pas été facile. J’ai essayé de ne pas publier les photos les plus choquantes et de ne donner qu’un aperçu de cette tradition qui peut susciter le malaise. Si tu veux en voir davantage, Google est ton ami ! 

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7 réflexions sur “Le XIXème siècle et l’art délicat de la photographie POST-MORTEM…

  1. Cet article est passionnant impressionnant et aussi macabre. Est-ce que l’on sait si, je pense notamment aux enfants, si c’est le seul portait que la famille possédait du défunt? Peut-être que l’on voulait immortaliser le mort pour conserver au moins un souvenir.

    Aimé par 1 personne

    • Oui cela arrivait souvent que ce portrait soit le seul que la famille possède. Cela concerne le plus souvent les enfants, décédés trop tôt, mais aussi les adultes qui n’ont pas forcément eu les moyens financiers de se faire tirer le portrait de leur vivant. Moins cher qu’un portrait chez un peintre certes, mais le daguerréotype n’était pas accessible à toutes les bourses a ses débuts ! Cela explique les efforts de mise en scène de la part de la famille dans ces photos post-mortem.

      Merci d’avoir commenté !

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  2. Brillant article, que je partage avec grand plaisir ! Bien documenté, court et bien rédigé, un plaisir !
    Je peux en effet confirmer que ce type de pratique n’a pas disparu, des gens immortalisent encore le visage d’un défunt. Mais en effet, le rapport à la mort dominant aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 50 ans, et encore moins celui du XIXème siècle.

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  3. Pingback: Spiritisme, fantômes et photographie au XIXe siècle | LCDA

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  5. C’est vrai. Pourquoi juger les meurs d’une époque révolue, si nous sommes incapables très souvent de comprendre celles d’il y a 20 ou 30 ans… Mais c’est encore plus vrai pour ceux qui jugent l’inquisition, la découverte et conquête des Amériques, etc. Ce sont des gens qui ont vécu il y a 4, 5 ou 6 siècles, dans les contextes de leur siècle ou même de leur décennie… On ne pourra jamais ressentir ce qui conditionnait leurs décisions, leurs pensées et leurs valeurs. Donc, ces photos, je ne les approuverais pas trop aujourd’hui, de par mon éducation et le contexte socio-politique stérilisé et aseptisé d’aujourd’hui… où on se traumatise avec tout et on est allergique à tout… où on interdit tout, on normalise tout, soi-disant pour être libres…!
    Mais je peux quand-même vous dire que plusieurs photos, sont des vrais chefs-d’œuvre.
    Je vous remercie de nous les montrer.

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