L'invité du mois

Les miniatures anglaises du Musée du Louvre

Par Céline Cachaud
Rédactrice-en-chef du blog Un Art Anglais ?

Il est rare de retrouver dans un musée hors Angleterre une collection de miniatures anglaises comme celle du musée du Louvre. Cette dernière, fait en 2009 l’objet d’un article de Dominique Cordellier*, mettant en valeur chacune des sept pièces. L’été dernier, à l’occasion de l’exposition les Tudors, certaines d’entre elles ont été exposées. En tant qu’invitée sur le blog les Chroniques de l’Art, je voulais donc vous parler de ce petit trésor conservé au département des Arts Graphiques dont presque personne n’a connaissance. Cette collection de chefs d’œuvre nous permet en effet d’une part de comprendre l’évolution de la technique de la miniature au XVIème siècle, de Lucas Horenbout à Isaac Oliver, mais aussi d’admirer ce qui était considéré dans l’Angleterre du XVIème siècle, comme l’une des formes artistiques les plus précieuses qui soient. Partons donc à la découverte de ces portraits exceptionnels…

Image 1 : Henry VIII par Lucas Horenbout, miniature sur velin, 56mm de diamètre, musée du Louvre (RF 44315, don 1994)

Image 1 : Henry VIII par Lucas Horenbout, miniature sur velin, 56mm de diamètre, musée du Louvre (RF 44315, don 1994)

Les débuts de la miniature : de Lucas Horenbout à Levina Teerlinc

On donne comme date de départ de l’art de la miniature anglaise les années 1520. Henry VIII (r.1509-1547) est alors sur le trône d’Angleterre depuis plus de 10 ans, conseillé par un certain Thomas Wolsey, qui devient rapidement cardinal avant sa chute et mort en 1529. Henry VIII se montre comme un mécène important du royaume, construisant de nombreuses résidences entre autre. Il commande aussi de nombreuses tapisseries, un des biens mobiliers les plus chers de l’époque. Attirés par ce mécénat prestigieux, de nombreux artistes arrivent en Angleterre, des Flamands notamment. On note plusieurs noms importants pour le règne d’Henry VIII : Simon Benninck, Hans Holbein le Jeune et Lucas Horenbout (Hornebolt en anglais). Ces trois peintres vont révolutionner la peinture anglaise. Déjà depuis le XVème siècle, des artistes flamands sont à la tête des grandes écoles d’enluminures, tout comme en France avec les frères Limbourg. Au XVIème siècle, cette forme d’art persiste, principalement pour des commandes très prestigieuses et souvent royales, mais évolue aussi vers une deuxième branche, que nous Français appelons miniature. Les Anglais, eux, parlent de « limning ». Ce terme reprend la racine latine de l’enluminure, pour en montrer sa parenté.  Tout comme l’enluminure, elle se réalise avec de l’aquarelle et/ou de la gouache sur velin. Cependant, elle ne représente plus des scènes religieuses mais de magnifiques portraits dans un style flamand caractéristique, notamment par son soin du détail.

« Limning… is a thing apart from all other painting or drawing … and it excelleth all other painting whatsoever in sundry points. » Nicholas Hilliard, The Arte of Limning, v. 1600**

 La plus ancienne miniature de cette collection est donc celle de Lucas Horenbout, le premier peintre à mettre en place cet art de la miniature qui deviendra une spécificité anglaise jusqu’à l’apparition de la photographie. Celle-ci représente Henry VIII. Cette miniature fut probablement réalisée à la fin des années 1530  voire dans les années 1540 alors que le roi est déjà obèse. Cette obésité se remarque notamment sur son visage. Lucas Horenbout, peintre flamand, est au service du roi anglais depuis 1525. Ici, il s’agit d’une miniature assez classique avec ce fond bleu, la couleur la plus chère de l’époque, qui deviendra caractéristique de la miniature anglaise jusqu’à la fin du XVIème siècle. Cette miniature fut acquise pour le musée du Louvre lors d’une vente chez Drouot en 1994 par la société des Amis du Louvre. Elle était auparavant dans les collections de Charles Ier d’Angleterre.

Image 2 : Portrait d’une jeune fille de seize ans, Nicholas Hilliard, 1605, miniature sur velin collé sur carte à jouer, 56x44mm, musée du Louvre (RF 54647, don 2009)

Image 2 : Portrait d’une jeune fille de seize ans, Nicholas Hilliard, 1605, miniature sur velin collé sur carte à jouer, 56x44mm, musée du Louvre (RF 54647, don 2009)

.

Nicholas Hilliard (1547-1619)

A la mort d’Henry VIII, les deux plus grands miniaturistes de l’époque, Holbein et Horenbout, sont aussi morts. Sous le règne des enfants de ce dernier, Edouard VI et Marie Ière, une femme, fille d’un peintre flamand, est chargée de réaliser ces miniatures. Il s’agit de Levina Teerlinc. Peu de choses et d’œuvres sont connues d’elle. Elle fut en outre redécouverte dans la 2ème moitié du XXème siècle, lorsque la miniature du XVIème siècle notamment, attire de nombreuses vocations et études. C’est probablement auprès d’elle et d’autres peintres londoniens que Nicholas Hilliard fit son entrée sur scène. Né en 1547 à Exeter, il est le premier grand peintre britannique, et le premier notamment à écrire un traité sur son art : The Arte of Limning. Peintre de l’Elizabeth I (r.1558-1603), il est même envoyé à la fin des années 1570 en France pour réaliser le portrait d’un prétendant de la reine, François de Valois, duc d’Alençon. La miniature conservée au Louvre date de la fin de sa carrière, alors que le peintre est en déclin. Il s’agit d’une jeune fille de 16 ans, un des sujets qu’il aimait le plus à représenter. Comme souvent chez Hilliard, le portrait est associé à une devise : « Espoier me comforte ». Elle entre au musée du Louvre par don de la Société des Amis du Louvre en 2009.

Image 3 : Jacques Ier d’Angleterre, d’après Nicholas Hilliard, miniature sur velin, 50x36mm, musée du Louvre (RF 12212)

Image 3 : Jacques Ier d’Angleterre, d’après Nicholas Hilliard, miniature sur velin, 50x36mm, musée du Louvre (RF 12212)

Les miniatures de Nicholas Hilliard se caractérisent par un style très particulier : absence d’ombre, détail du costume, traitement des pierreries tirées de son apprentissage en tant qu’orfèvre. En effet, ce qui distingue Hilliard de ses prédécesseurs fut sa formation. Il n’est pas peintre à l’origine, à l’inverse d’Holbein, Teerlinc et Horenbout. C’est là peut-être une des raisons de son excellence. La deuxième miniature est une copie d’un portrait de Hilliard. Il s’agit du roi Jacques Ier. En effet, le miniaturiste et orfèvre fut employé par la famille royale jusqu’à sa mort en 1619, même si son style n’était plus à la mode.  Cette copie fut probablement réalisée par un artiste français, qui montre la célébrité de l’orfèvre Outre-Manche. On y retrouve une des innovations du peintre, le rideau rouge placé derrière le sujet. A sa mort, son fils, Laurence continue son œuvre même si déjà, le portrait est influencé par les goûts continentaux et notamment l’arrivée d’Anton van Dyck.

.

.

Isaac Oliver (1551/6-1616)

Image 4 : Robert Devereux, comte d’Essex, avant 1601, miniature sur velin, 50x40mm, musée du Louvre (Inv. Sauvageot 1068)

Image 4 : Robert Devereux, comte d’Essex, avant 1601, miniature sur velin, 50x40mm, musée du Louvre (Inv. Sauvageot 1068)

Isaac Oliver, né en France dans les années 1550, s’enfuit au moment des persécutions des Huguenots avec sa famille peu de temps après sa naissance. Son père, Pierre Olivier, avait probablement connu Nicholas Hilliard lorsque ce dernier s’était réfugié à Genève à la même époque à cause des persécutions du règne de Mary Ière. C’est donc naturellement que l’on retrouve Isaac Oliver comme apprenti de l’orfèvre autour de 1580. Oliver a alors déjà des connaissances artistiques fortes et imprégnées surtout de l’art français et italien. Lors de la décennie suivante, il deviendra le grand rival d’Hilliard. Son style est notamment apprécié alors que l’art de la Renaissance européenne devient de plus en plus accepté. Son naturalisme et son travail des ombres tranche avec la stylisation des œuvres de Hilliard. Ce qui démarque les deux peintre fut d’ailleurs certainement le voyage qu’entreprit Oliver en Italie dans les années 1590. Ici, il nous donne à voir Robert Devereux, dont il arracha le mécénat à Hilliard à cette même époque. Favori d’Elizabeth I, il sera cependant exécuté en 1601 pour avoir fomenté une rébellion contre la reine.

Isaac Oliver va finalement travailler pour la famille royale que sous le règne de Jacques Ier. Il travaillera aussi pour les grands personnages de la cour jusqu’à sa mort en 1616. Ici, nous découvrons le portrait d’Anne du Danemark, épouse de Jacques Ier. On y retrouve ce rideau rouge, inventé par Nicholas Hilliard et notamment employé pour les miniatures d’Elizabeth I. Cette miniature, tout comme celle de Robert Devereux et celle d’un jeune homme anonyme, furent acquises par Alexandre-Charles Sauvageot (m. 1860). Il donna ces miniatures avec sa collection d’œuvres médiévales et Renaissance en 1856.

Image 5 : Anne de Danemark, épouse de Jacques Ier, par Isaac Oliver miniature sur velin, 48x36mm, musée du Louvre (Inv. Sauvageot 1067)

Image 5 : Anne de Danemark, épouse de Jacques Ier, par Isaac Oliver miniature sur velin, 48x36mm, musée du Louvre (Inv. Sauvageot 1067)

Deux autres miniatures de Hilliard sont conservées au musée du Louvre. La première, celle d’une femme de 26 ans est assez singulière par l’importance des inscriptions rajoutées a posteriori sur le revers du médaillon. Une première inscription indique qu’il s’agirait d’une certaine Katherine voire Katherine Parr, dernière épouse d’Henry VIII, à l’âge de 36 ans, par Nicholas Hilliard. Malheureusement, cette inscription est fausse puisque Hilliard avait 1an lorsque Catherine Parr mourut. L’autre inscription indiquant qu’il s’agirait d’une miniature de Holbein est aussi fausse si on analyse notamment le costume que porte la jeune femme. Le travail des ombres et le naturalisme du portrait bien plus psychologique que ceux de Hilliard confirmeraient donc une attribution à Isaac Oliver. La miniature fut acquise à Nancy en 1996 par le musée du Louvre.

Image 7 : Portrait de femme à l’âge de 26 ans, miniature sur velin, 51x42mm, musée du Louvre (R.F. 51 006)

Image 7 : Portrait de femme à l’âge de 26 ans, miniature sur velin, 51x42mm, musée du Louvre (R.F. 51 006)

.Enfin, cette dernière œuvre dite de Diane chasseresse est bien atypique par rapport au reste de la collection et montre bien l’évolution qui apparait à la toute fin du XVIème siècle et au début du XVIIème siècle. La miniature n’est alors plus seulement réservée au portrait de personnes réelle, mais aussi pour des personnages mythologiques. En outre, cette miniature est un peu plus grande que la taille habituelle. La représentation de la déesse chasseresse, déesse vierge, pourrait être un portrait métaphorique de la reine Elizabeth I, dont le culte, comme l’explique très bien Sir Roy Strong***, devait atteindre son apogée dans les années 90. Elizabeth I est alors comparées à toutes les héroïnes et déesses vierges de toute l’Antiquité classique et su12166455_175523542786848_65612424_nrtout avec la Diane chasseresse. Cette hypothèse reste cependant à prendre avec des pincettes. Le musée du Louvre continue de classer cette œuvre sous l’école flamande du XVIème siècle. Dominique Cordellier lui proposa pour son article une analyse assez convaincante attribuant cette œuvre à Hilliard. Peut-être serait-ce une production lors de son séjour en Italie C’est donc à travers sept œuvres que nous pouvons retracer l’âge d’or de la miniature anglaise au musée du Louvre. Cet art, typiquement britannique, perdure jusqu’à l’arrivée de la photographie et est une des caractéristiques artistiques en propre de l’art britannique. Personnellement, il n’y a rien que je trouve de plus beau que ces morceaux de vie, tracés à la main sur 5cm de hauteur. C’est pourquoi j’ai fait de ce domaine une passion esthétique, mais aussi une spécialisation. Je vous conseille donc vivement d’aller y jeter un œil de plus près, que ce soit au 5ème étage du Victoria & Albert Museum que dans les nombreux ouvrages qui traitent ce sujet.

Je suis actuellement en Master SHS-EEMA Histoire des Arts et Archéologie spécialité Art de la Renaissance à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Mon mémoire a pour sujet la période française de Nicholas Hilliard (1576-1579) sous la direction de Sabine Frommel. Je suis la rédactrice-en-chef et fondatrice du blog Un Art Anglais ? qui cherche à développer la connaissance et l’étude de l’histoire de l’art britannique en France.

Notes :

*CORDELLIER Dominique, Les petits portraits anglais, d’Henry VIII à Jacques Ier, dans les collections du Louvre : 1 Lucas Horenbout et Nicholas Hilliard / 2 Isaac Oliver, La revue du Louvre, n°1 et 3, 2009.

** « La miniature… est un art qui diffère de toutes les autres formes de peinture et dessin … et qui excelle au-delà de toutes ces formes en des points bien divers. »

*** STRONG Roy, The Cult of Elizabeth : Elizabeth Portraiture and Pageantry, 1999

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s