Expositions/L'invité du mois

Sèvres : Manufacture des Lumières

Par Pierre-Henry Gamelin, Art & Culture.

La manufacture de Sèvres fondée en 1740 a survécu au XVIIIe siècle grâce au mécénat et à l’encouragement de Madame de Pompadour. Alors parler de Sèvres sans évoquer la marquise des arts revient à ne parler de rien. Amoureuse des arts de la table, elle ne reste pas non plus insensible à l’art des biscuits, apparu dès 1752. Elle en soutient le financement, surveille de près le travail, exige la qualité. De la même manière, elle fait transférer la Manufacture à Sèvres au pied de son château de Bellevue en 1756, précédemment établie à Vincennes. Comment mieux la remercier que de lui attribuer une couleur spécifique, ce sera le rose-pompadour !
En concurrence avec les manufactures étrangères de Saxe, Sèvres préfère laisser la sculpture en biscuit sans émail et sans décor afin de se différencier. La manufacture est placée sous l’égide de la couronne avec la réputation qui l’accompagne. Ainsi devient-elle rapidement la manufacture la plus prisée de toute l’Europe où les commandes vont bon-train.

Quoi de mieux qu’une exposition retraçant l’histoire de la porcelaine de Sèvres dans le même lieu qui a accueilli les ateliers de fabrication à partir de 1751 ? C’est à cette gageur que s’est confronté Guillaume Scherf, conservateur en chef de sculpture du XVIIIe siècle au musée du Louvre avec l’exposition « Sèvres : Manufacture des Lumières » présentée du 16 septembre 2015 au 18 janvier 2016 au musée national de la Céramique de Sèvres. Plus de 95 terres cuites et de 155 biscuits, accompagnés de dessins, d’estampes, de modèles et de moules en plâtres sont exposés, ce qui n’aurait pas été possible sans les prêts extérieurs et le mécénat de BNP Paribas.

Cette exposition est à l’image de cet art, élégant et délicat. Elle s’articule de façon thématique par de petites sections rythmant l’exposition et évitant l’ennui. Il est vrai que l’on peut se demander si la petitesse des divisons permet un bon approfondissement ou ne favorise pas un regard superficiel. A cela, il faut imaginer que la présente exposition est conçue en deux niveaux de visites. On retrouve à la fois cette politique de démocratisation de l’art, avec des explications concises mais claires, mettant l’accent sur l’aspect pédagogique. D’une autre part, la conception du catalogue permet aux amateurs et spécialistes la possibilité de combler leurs attentes.

Adaptée à tout public, l’exposition refuse l’ennui et suscite la surprise. Les couleurs suaves des salles donnent envie de s’y promener. Les vitrines ne sont pas surchargées, ce qui permet aux visiteurs de s’arrêter sur la plupart des pièces présentées.

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La première surprise amuse autant les enfants que les adultes. Semblables au « drink me ! » ou au « eat me ! » de Alice aux pays des Merveilles, les premières statues présentées portent le cartel « Touchez-moi, s’il vous plait ». Cette interactivité fait participer le visiteur qui se sent concerner. Tous jouent le jeux à palper les reproductions en résine.

Une des choses qui rebutent les visiteurs aux objets d’arts et notamment la porcelaine, le verre ou la tapisserie est sans nul doute le problème de la technique, ce à quoi répond la première section. Depuis les modèles d’argile jusqu’à la cuisson en passant par la ronde de moules, le spectateur est invité à suivre la confection des objets par une video-introductive.
La visite se poursuit à travers deux thèmes : l’enfance et les animaux. L’enfance est représentée par Falconet par ses grandes caractéristiques – le jeux, les arts, la gourmandises. On imagine les peintures d’Oudry prendre vie à travers la série sur les animaux. Les biscuits sont mêlés aux terres cuites correspondantes et parfois des gravures, montrant l’influence des statues sur les graveurs. On imagine que la diffusion de cette mode des biscuits a été favorisée par ces gravures.

Chien poursuivant un cygne dans les roseaux, d’après Jean-Baptiste Oudry

Chien poursuivant un cygne dans les roseaux, d’après Jean-Baptiste Oudry

La troisième section mêle mythe et allégorie, vie contemporaine et le surtout de table, les trois premier constituent les principaux « genres » artistiques du XVIIIe siècle. Rappelons toutefois, que cette classification de Félibien est justement effritée au siècle des lumières, chacun d’eux prenant une légitimité dans le contexte artistique de l’époque. Même si le mythe et l’allégorie reste le plus respecté ce qui n’est pas sans rapport avec la clientèle aristocrate de la manufacture. Il faut exalter les valeurs morales pour plaire aux bien-pensants du siècle. A cette époque, Louis-Simon Boizot est nommé à la tête de l’atelier de sculpture signant avec un retour à un classicisme sévère, inspiré par une antiquité galante.
Les surtouts de table sont quant à eux le témoignage d’un art de table porté à son apogée au XVIIIe siècle. Des séries sont proposées aux clients par la manufacture comme La conversation espagnole ou Le triomphe de Bacchus.

Calchas, sous la direction de Boizot d’après Michel Ange Slodtz. Modèle de 1774, édition vers 1780, biscuit de porcelaine dure. L’Amour menaçant, d’après Etienne- Maurice Falconet, biscuit en porcelaine tendre.

La quatrième salle souligne un retour à l’intellectuel, présentant des thèmes comme les sujets littéraires et les oeuvres religieuses. Le théâtre et l’opéra envahissent les arts décoratifs à en croire les tentures de l‘histoire de Don Quichotte. La Porcelaine n’y échappe pas, toujours favorisée par les thèmes galants. A cet époque, c’est Jean-Jacques Bachelier qui répond à cette demande, inspirée par les peintures de Charles-Antoine Coypel. Les Manufactures germaniques optent plutôt pour les demandes italiennes de la Comedia dell’arte alors que les manufactures anglaises, nouvelles dans la concurrence s’illustrent dans les contes, les fables ou la mythologie. En revanche les oeuvres religieuses n’ont pas connu un grand succès à Sèvres si ce n’est un léger regain sous l’initiative de Louis-Simon Boizot.

Don Quichotte, sous la direction de Bachelier, d’après Coypel, 1772, terre cuite restaurée grâce à la Fondation BNP Paribas.

Don Quichotte, sous la direction de Bachelier, d’après Coypel, 1772, terre cuite restaurée grâce à la Fondation BNP Paribas.

Faisant écho à la pédagogie de la technique de la première section, cet aparté montre les différentes étapes de réalisation d’un biscuit en questionnant les approches fondamentales du modèle et du moule d’après l’exemple de L’Amour Van Loo.

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Enfin, l’ultime partie est surement la plus réussie rappelle la commande du Comte d’Angevillier, directeur des Bâtiments du roi, de représenter une série de statues en marbre représentant les Grands Hommes de la France. De la même manière, il demande en 1782 à la Manufacture de Sèvres de les réaliser en biscuits. La manufacture conserve toujours les originaux en terre cuite ou en biscuit. Ces grands hommes sont organisés sur une plateforme circulaire, les hommes se font face et se répondent.

De cette pièce nous pouvons voir avec émotion les anciens ateliers qui sont toujours présents au pied du bâtiment. Au crépuscule du siècle, sous la révolution, la manufacture adopte les idées nouvelles de changement. La direction est pour la plupart issue des franc-maçons. Les martyrs de la révolutions tiennent une place prépondérantes dans la production.

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Une fois n’est pas coutume, les critiques tombent d’accord, même Didier Rykner, rédacteur en chef de la Tribune de l’Art qui n’a pas le compliment facile trouve qu’ « il s’agit, incontestablement, d’une des meilleures expositions actuellement visibles à Paris et dans ses environs » (1). Les mots du critique suisse Etienne Dumont (2) se perdent dans les louanges et à juste titre terminera sa chronique par « Remarquable de bout en bout ». Le meilleur juge étant le visiteur, il n’en est pas autrement sur les réseaux sociaux et notamment sur Twitter qui ne trouvent plus de mots pour justifier leurs agréables visites.


(1) Didier Rykner, in La tribune de l’art (http://www.latribunedelart.com/la-manufacture-des-lumieres-la-sculpture-a-sevres-de-louis-xv-a-la- revolution-5973)

(2) Etienne Dumont in Bilan http://www.bilan.ch/etienne-dumont/courants-dart/ceramiquequand-sevres-faisait-de-sculpture-biscuit

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2 réflexions sur “Sèvres : Manufacture des Lumières

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